« Sound of Belgium » de Jozef Devillé est sorti en 2012. Projeté à l’occasion des 25 ans du Rex, Arte l’a diffusé samedi soir. Il retrace le mouvement New Beat et l’histoire musicale de la Belgique, épicentre du disque dans les années 1980. « Retour sur une révolution musicale oubliée », dont la bande originale est inévitable. 

« Moi j’ai carburé longtemps au Captagon-Heineken », raconte l’ancien disque jockey belge Lou Deprijck. « Tu prends une bouteille d’Heineken, tu mets du Captagon, tu secoues et tu bois cul sec. Ça te donne une pêche d’enfer. »

Lou Deprijck raconte, comme beaucoup d’autres dans ce documentaire, la Belgique du disque vinyle et des boîtes de nuit qui poussent le long des routes de campagne, dès la fin des années septante. La musique arrive par conteneurs sur le port d’Anvers. Elle a traversé l’Atlantique, et des milliers de disques soul et groove débarquent dans les bacs des disquaires belges. S’ajoutent à cela un contexte économique rassurant, qui permet aux Belges de se divertir. On danse dans les foires sur le son des orgues alimentés par des notes en papier (excellemment raconté en début du documentaire). On s’agglutine au comptoir des estaminets et sur les pistes de danse des premières discothèques.

Un club va donner son nom à la scène musicale, le Popcorn. On faisait plusieurs heures de route pour aller danser tout le dimanche au Popcorn, discothèque au milieu des champs. « Le Popcorn commence à 11h du matin, c’est surtout des fiestas de l’après-midi. C’était des beuveries monstrueuses. Et tout le monde buvait à la bouteille. » Le Popcorn, le Versailles, le Groove… ces clubs et les centaines de disquaires qui ouvrent en Belgique vont faire du pays, dans les années 1980, le territoire du disque. Les jeunes débarquent d’Allemagne, de France et de Hollande pour partager cette culture en pleine effervescence.

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Eddy Declercq, DJ et producteur belge emblématique de la dance culture

Car le public demande à danser, à s’oublier sur les sonorités toujours plus déroutantes. Et c’est du jour au lendemain que né le New Beat. On augmente à +8 le pitch des 33 tours, et alors les basses se révèlent plus puissantes, le son davantage perceptible. Les DJs passent volontairement leurs disques à la mauvaise vitesse, et les producteurs créent leur musique ainsi. On remixent des morceaux qui n’avaient eu aucun succès. Les dancefloors s’agitent alors dans les megaclubs soumis à aucune heure d’ouverture. On peut faire trois heures de queue devant le Boccaccio, megaclub emblématique de la nuit belge.

Existe-t-il un son belge ? Difficile d’y répondre. La Belgique va surtout reproduire une ambiance inédite, du jamais vu en Europe. Christian Jay Bolland explique : « Jean-Michel Jarre c’est super mais un peu lisse. Kraftwerk c’est génial, sombre et parfaitement mathématique. Mais ce n’est pas assez dur Il n’y a rien de punk dedans, pas de rébellion. Ce sont des robots, pas des rebelles. Nous c’est ce qu’on a inventé : la rébellion par la dance-music. »

Les groupes de jeunes partent danser du jeudi au lundi. On passe de clubs en clubs, on cahote des centaines de kilomètres dans les vans dézingués sur les routes du plat pays, à la recherche de la prochaine discothèque. Une douche en station service, et on repart aussi vite vers de nouveaux caissons de basses, des lasers d’une autre couleur…

Joey Beltram, fraichement arrivé de New-York, raconte son étonnement face à la découverte de l’ambiance qui déchaîne la Belgique. Ken Ishii et 808 Slate témoignent aussi de l’effervescence d’un pays pour le disque. De la Soul au New Beat, du Punk à la Techno, les sonorités pointues créent un public sans cesse en demande de nouvelles productions, qui s’arrache les derniers disques. Un titre inoubliable écouté dans un club pouvait donner lieu à une chasse de plusieurs années pour se procurer le fameux vinyle.

Ce n’est pas tous les jours qu’on est invité à plonger dans la nuit belge, celle qui n’attire pas plus que ça, pas glamour pour un sou. Elle a pourtant été un melting-pot musical, une terre ouverte à l’importation, qui a donné de grands labels à la musique électronique, de R&S Records à Token, en passant par Music Man Records. Le documentaire « Sound of Belgium » met à l’honneur un pays toujours resté dans l’ombre. On est loin d’Ibiza, de la course à l’électronique clinquante et mercantile. Et on aimerait avoir connu les docks embrumés d’Anvers où se déposaient des conteneurs de disques à cinq francs ; on voudrait sentir l’odeur fumeuse des friteries au petit matin à la sortie des boîtes de Gent ou Bruxelles, arpenter les grandes routes linéaires, vides, ou l’on accourait vers une ferme transformée en dancefloor. Et Lou Deprijck, formidable dans « Sounds of Belgium », caricature du fêtard belge en convalescence, termine : « C’est comme si les gens partageaient un grand secret ».

Merci de nous l’avoir révélé, ce beau secret.

*Le documentaire « Sound of Belgium » est à revoir pendant 7 jours sur Arte+7.

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La silhouette du Boccacio, un des plus célèbres « megaclubs » de Belgique.