ANNIVERSAIRE – Delighted vous invite aujourd’hui à souhaiter un « Joyeux anniversaire » à Pont Neuf Records, un label qui en 5 années d’existence est devenu l’un des plus emblématiques de la scène française et parisienne. Thomas, le fondateur et patron, a bien voulu répondre à nos questions : nous l’avons interrogé sur la genèse du projet, ses premiers succès, la gestion de la pandémie et comment se prépare la suite. Pour fêter comme il se doit ses 5 ans, Pont Neuf sort ce vendredi une magnifique compilation 12 tracks « Hexagonal Club Vol.2 » auquel Delighted consacrera une review sur une format un peu spécial lundi prochain. Pour l’heure place à la première partie de cette spéciale « 5 ans Pont Neuf» avec cette interview riche en anecdotes.

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TF: Hello Thomas, on a le plaisir de fêter avec toi les 5 ans du label : 5 ans ce n’est pas rien, ça pose un label et son catalogue dans le paysage de la musique électronique française ! On imagine que vous avez plein de choses à raconter, on va avancer dans l’interview année par année, pour entrer vraiment dans l’histoire de Pont Neuf et des anecdotes autour de la sortie des disques.

Première question, on va vraiment aller aux origines du son et de ton attrait pour la musique, avant même la création du label : si Pont Neuf était un film, la bande-son du prequel ce serait quoi ? Quels sont les grands disques, artistes ou labels qui ont pesé sur ta vision de la musique, sur ton envie d’en produire : quels sont les morceaux qui berçaient tes oreilles et agitaient tes nuits avant que Pont Neuf n’existe ?

Thomas : Alive 2007. Sans hésitation (rires). C’est le tout premier CD que j’ai acheté, et la toute première fois que je me plongeais vraiment dans la musique électronique. C’est cet album qui m’a donné envie de m’y noyer complètement, ça a été fondateur dans mon éducation musicale du genre. Ensuite, comme beaucoup d’ados de l’époque j’imagine, il y a eu la période electro-clash avec Ed Banger, Institubes, Marble, Sound Pellegrino, Boys Noize, Phantasy etc… Et puis j’ai vraiment découvert la house et la techno au début des années 2010.

Je me revois regarder les line-up du Weather Festival et des soirées Blank, La Rafinerie, Sonotown etc… J’allais digger pendant des heures les artistes et les labels présents sur ces affiches pendant que j’organisais en parallèle mes premières soirées au Wanderlust et au Social Club. Et je suis obligé de rendre hommage à Tristan Lotthé aka Ségur (que vous pouvez retrouver régulièrement entre deux rayons chez Dizonord ou Betino’s) chez qui j’écoutais sa collection de vinyles : plein de réfs old school de house, de UK, de funk, techno acid, j’en passe et des meilleures.

TF : Parlons de la première année, comment ça se passe quand on n’a jamais produit de musique ou pressé un vinyle, pour savoir quel artiste sera sur le premier disque et pour trouver la marche à suivre ?

Thomas : L’idée de monter un label est née au travers des rencontres que j’ai pu faire en organisant les soirées dont je te parlais. Pendant ces deux ans, j’ai rencontré, puis invité des mecs qui avaient le même âge que moi et qui partageaient la même passion pour cette musique. Ils se trouvent qu’en plus de mixer, ils produisaient tous des sons de leur côté. Et j’avais cette envie de lancer mon propre label qui me trottait dans la tête depuis un moment. C’était donc assez naturellement que Pont Neuf s’est créé autour de ces rencontres, avec des personnes qui étaient devenues des potes au fil du temps.

Pour te répondre sur la manière dont on lance un label quand on n’a jamais produit de musique : on le fait à la zeub (rires). On fait ce qu’on peut avec les connaissances et surtout l’envie qu’on a sur le moment. Et on apprend tout sur le tas, au fil du temps passé sur les différentes sorties que tu fais, et en regardant ce que font les « grands » (les autres labels bien installés) pour prendre exemple.

« Ce sont les aléas d’un label : on croit toujours avoir une musique qui défonce entre les mains et puis le hasard s’invite à la fête. Certaines sorties marchent bien au-delà de nos attentes, et pour d’autres ça ne prend pas. C’est le jeu, même si on espère secrètement que des gens la découvriront et l’apprécieront autant que nous au fil des années. »

Thomas, fondateur de Pont Neuf

TF: Une anecdote sur la conception de « Habemus Paname », le premier et emblématique double Various de Pont Neuf sorti en 2016 ?

Thomas: On cherchait un nom pour le label – avant de trouver Pont Neuf Records – en rapport avec Paris où on habitait tous à l’époque. C’était sur une discussion facebook fin 2015 avec tous les gars : on s’envoyait plein de noms plus capilotractés les uns que les autres, en s’engouffrant dans des débats sans fins. Et puis Raph (Berzingue, l’un des deux ex-ALVA) a sorti ce jeu de mot « Habemus Paname ». On l’a finalement gardé comme nom pour notre toute première sortie, afin de garder quelque chose de plus « sérieux » avec Pont Neuf comme nom de label. Avec le recul, ce n’était d’ailleurs pas si justifié que ça de parler uniquement de Paname, puisqu’on avait aussi des morceaux de Folamour (qui vient de Lyon) et Sweely (qui habitait à Nice à l’époque) sur la compile en plus des autres artistes.

TF: 2017 voit la sortie des releases 2, 3 & 4 de Tour Maubourg, TAOS et ALVA, ainsi que du « Habemus Paname Vol. II », grosse actu : est-ce que cette année marque un tournant ?

Thomas: On a connu une fin de 1ère année d’existence du label en 2016 assez compliquée, après une date catastrophique dans un club parisien. Après les sorties de « Habemus Paname » et du premier EP des ALVA, ainsi que des premières soirées au Rex, au Wanderlust et à la Java, on invite donc dans cet autre club nos tout premiers guests internationaux. J’étais en stage à Barcelone à ce moment, et à quelques heures seulement de l’ouverture, au moment où je rentre dans l’avion qui m’emmène à Paris, le gérant m’appelle pour m’annoncer qu’on ne pourra accueillir du monde que sur la partie à côté du bar et pas dans l’espace club habituel (un peu l’effet COVID avant l’heure). En plus de passer pour des truffes auprès du public et des guests, on perd au passage une somme d’argent assez importante. Et comme pour tout label qui débute avec de petites économies, ça nous met un gros coup d’arrêt pendant quelques mois.

On s’est refait sur les soirées suivantes et ça nous a permis de sortir dès début 2017 cette deuxième compile « Habemus Paname II », qui marche super bien. Et qui nous permet d’enchainer sur le 1er EP de Tour-Maubourg, que je rencontre quelques mois auparavant. Là aussi, l’EP marche super bien, on vend le 1er tirage en seulement quelques semaines. Ce qui nous permet de sortir ensuite le premier EP de TAOS et le 2ème des ALVA.

TF: Peux- tu nous parler du disque de TAOS « Nights » sorti cette année-là ?

C’est une des sorties dont je suis le plus fier, et pourtant, si je dois être honnête, une de celles qui a le moins bien marché. Fabian (TAOS) est sans doute un des mecs les plus méticuleux que je connaisse, ce n’est pas un musicien c’est un orfèvre. Et quand il me fait écouter cet EP, je me prends une grosse claque. On décide de faire la pochette avec Antoine Duruflé, un graphiste que j’adore. Et les premiers retours DJs qu’on reçoit avant la sortie sont dithyrambiques. Mais pour une raison que je ne m’explique toujours pas, on a eu énormément de mal à trouver un public pour ce projet. Ce sont les aléas d’un label : on croit toujours avoir une musique qui défonce entre les mains et puis le hasard s’invite à la fête. Certaines sorties marchent bien au-delà de nos attentes, et pour d’autres ça ne prend pas. C’est le jeu, même si on espère secrètement que des gens la découvriront et l’apprécieront autant que nous au fil des années.

TF : En 2018, Pont-Neuf sort 4 EPs avec Tour-Maubourg, Madcat, Cosmonection, KX9000, ainsi que la compil’ « Habemus Paname Vol III » : que fait-on différemment à la 8ème sortie et 3ème compil par rapport à l’année zéro ?

Thomas: Beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses (rires). C’est vraiment un label DIY, je m’occupe de la DA, de la production (au sens phonographique du terme) avec notre distributeur, de la promo sur les réseaux sociaux et auprès de la presse, des éditions etc. Et tout ça ne s’apprend évidemment pas en un claquement de doigt. Donc j’ai pris des bonnes gamelles, et, comme tout le monde, j’ai appris plein de choses en me vautrant. Donc forcément on fait les choses de manière plus carrée et assidue au bout de 3 ans d’existence qu’au démarrage.

« Pour te répondre sur la manière dont on lance un label quand on n’a jamais produit de musique : on le fait à la zeub (rires). On fait ce qu’on peut avec les connaissances et surtout l’envie qu’on a sur le moment. »

Thomas, fondateur de Pont Neuf

TF : A ce moment, Pont Neuf a produit 2 EPs de Tour-Maubourg et 2 d’ALVA : qu’est-ce que ces artistes représentent pour le label ?

Thomas: Je n’aime pas l’idée qu’un artiste est plus important qu’un autre au sein d’un même label. Même si certains y ont sans doute sortis plus de projets, ils ont tous leur importance parce que c’est eux qui donnent cette couleur musicale propre à Pont Neuf. On a eu des très beaux succès avec les EPs de Pierre (Tour-Maubourg) par exemple, et même plus récemment avec son 1er album. Mais pourtant le label ne serait rien sans tous les autres artistes qui m’entourent.

TF : En 2019, de nouveaux 4 sorties et un Various avec le très remarqué « 3615 Disco » : 3 ou 4 EPs + 1 various par an, ça devient un rythme de croisière ?

Thomas: On commence vraiment à être bien identifié à partir de cette année, avec des articles assez chouettes sur Mixmag, Trax et même dans Tsugi. Pas seulement le label, mais aussi les artistes qui commencent aussi à sortir à droite à gauche en plus de Pont Neuf. On rencontre pas mal de gens, d’autres labels qui veulent travailler avec nous, on commence à avoir pas mal de dates sur lesquelles on rencontre d’autres artistes, et on entame aussi à ce moment-là notre deuxième année de résidence au Rex. J’en profite pour leur envoyer plein de bisous à toute leur équipe, passée (Martin, Thierry) et celle toujours présente (Antoine, Victorien, Fabrice, Seb Florence, Cordelia, Joel et tous.tes les autres) malgré la marée de l’épidémie. C’est aussi grâce à eux si le label a pris un tournant à cette époque. Bref, on sent que la sauce commence à prendre et on a effectivement de belles sorties qui arrivent la même année avec le dernier EP des ALVA (qui sera le dernier sous ce nom sur le label), la compile 3615 Disco et les nouveaux EPs de Cosmonection, KX9000 et Madcat qui marchent tous les trois plutôt bien.

TF : Désolé c’est le moment douloureux, mais il faut parler de 2020 (on a de l’aspirine si tu veux). La très riche double compil « Hexagonal Club », sort le 28 février, 15 jours plus tard la France est confinée, les magasins de vinyles fermés : comment on gère un moment comme celui-là ?

Thomas : On pleure (rires). Et si c’était que ça, à la limite ça irait. A ce moment-là je m’occupe encore du booking des artistes, et je ne sais par quel miracle j’arrive au bout de 6 mois à faire chier tous les promoters d’Europe à monter une tournée d’une dizaine de dates pour les 4 ans du label entre Barcelone, Bruxelles, Paris, Lyon, Lisbonne, Porto, Londres, Berlin, Lausanne, et Genève. On annonce « Hexagonal Club « fin janvier et on fait les deux premières dates de la tournée. Puis la compile sort et arrive le 1er confinement 15 jours après. Plus de tournée, plus de disquaires. On se retrouve notre distributeur et moi avec les ¾ des stocks vinyles sur les bras avec seulement quelques ventes par ci par là pendant les premiers mois. On doit décaler tout le planning de sortie pour éviter aux projets de mourir dans l’œuf.

Et puis finalement on ne s’en sort pas si mal, puisqu’on se parle avec les gars de 3 projets de sorties hors-série « Baie de Room » (encore un jeu de mot signé Raph) qu’on balance en digital sur tout le mois d’avril. Ça s’est fait très naturellement et sans trop de promo autour, mais on a été très agréablement surpris et heureux de voir l’engouement qu’elles ont suscité. Surtout quand on sait qu’on prépare habituellement les sorties 6 à 8 mois à l’avance. Là en 2 semaines on avait les morceaux, les artworks faits par Raph (qui est derrière les pochettes Habemus Paname, les EPs ALVA et le 1er volume d’Hexagonal Club) et hop ça sortait. Et puis on a eu la chance également d’être invités par l’équipe du Sacré qui a transformé son club en station de radio depuis le 1er confinement, qui ont supporté tous nos artistes, et plus globalement toute la scène parisienne. Ça nous a pas mal aidé à « tenir » moralement d’avoir encore quelques places d’expressions scéniques, même s’il manquait le public bien sûr.

TF : 2020 c’est aussi l’année de l’album de Tour Maubourg « Paradis Artificiel » qui est largement salué à sa sortie et qui est le premier LP au catalogue : pouvez-vous nous parler un peu de ce disque ?

Thomas: C’est forcément spécial un album surtout quand c’est le premier de l’artiste et du label. On s’en est parlé la 1ère fois fin 2018 avec Pierre autour d’un café, quelques mois après la sortie de son dernier EP sur le label « Solitude Collective ». Ça aura pris presque deux ans pour sortir le projet, entre milles maux de tête, deux pas en avant, deux pas en arrière, de décalage de sortie dû au COVID etc. Mais quelle fierté à la fin ! On avait l’impression d’avoir fait un marathon mental pendant près d’un an. On parlait de l’album dans Tsugi, DJ Mag même Libération alors qu’on avait tout fait nous-mêmes, c’était vraiment vraiment ouf. Et puis surtout musicalement, je sais que je prendrai toujours du plaisir à écouter cette sortie dans 5, 10, 20 ans. Et je pense que c’est l’un des buts ultimes, autant pour un artiste qu’un producteur, de ne pas se lasser de son travail. Et ce même après avoir écouté des milliers de fois ces morceaux en préparant la sortie (rires).

TF : Déjà un disque de sorti en 2021, avec « Belleville » de Calmos & Berzingue (dont Delighted a déjà parlé), le Hexagonal Club Vol.2 arrive dans quelques jours (on vous en parlera la semaine prochaine) : le contexte semble s’ouvrir mais reste incertain, comment vois-tu la suite de cette année ?

Thomas: Comme 2020, on continue à travailler d’arrache pieds sur des projets qui nous apportent du baume au cœur grâce aux sensibilités et personnalités des artistes du label, en espérant en apporter à ceux qui nous suivent et nous écoutent. On a plein de projets super excitants avec cette nouvelle compile, des nouveaux EPs de KX9000, de nouvelles sorties hors-série, un EP remix de Tour-Maubourg, un nouvel album de TAOS (pour son grand retour sur le label) et puis des premiers projets (et notamment des nouveaux albums) pour 2022. On passe le cap des 5 ans aussi, c’est déjà une belle symbolique. On espère vite retrouver du public maintenant.

TF : Une anecdote ou une parole pour résumer et conclure sur ces 5 superbes années ?

Thomas : On espère que ce n’est qu’un bon début !

Merci à toute la team, on revient semaine pro pour parler d’Hexagonal Club Vol. II !

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