À plusieurs reprises, mes oreilles ont involontairement été témoins de cette question posée amicalement à l’entrée de clubs : « C’est deep ce soir ? » Le terme clé étant profondément sujet à interprétation, plus j’entendais cette question, plus ma moquerie intérieure laissait place à une forme d’intérêt masqué. Au bout du compte, j’y vois principalement un certain rhétorisme insouciant, puisque « deep » sonne comme une valeur sure ici et là, pour de bonnes raisons. Même si l’on n’a qu’une vague idée de sa réelle signification, on a plus de chance de passer pour quelqu’un de raisonné en l’employant. Ainsi, les malins ne posent même pas la question : « C’est deep ce soir… » et en une formule, bon profane peut devenir mauvais pédant. J’exagère ? Peut-être mais « n’emploie pas de terme que tu ne comprends pas » disent-ils parfois, avant de tenter une explication.

Restons dans la pédagogie et prenons un exemple personnifié de la notion « deep » que je me permets d’introduire par une citation, dans laquelle le philosophe Alan Watts évoque avec suffisance l’enseignement musical absolu : « Essayer de comprendre le sens de l’univers par quelque système religieux, philosophique ou moral, revient à demander à Bach ou Ali Akbar d’expliquer leur musique par des mots. Ils ne peuvent vous l’expliquer qu’en continuant à jouer, et vous devez écouter jusqu’à ce que vous compreniez, et que vous soyez de plain-pied avec. (…) Par-dessus tout, écoutez. » Sans gré, c’est particulièrement à Cyril Étienne des Rosaies que j’ai pensé en lisant cet extrait. La plupart de ceux qui le « connaissent » ont surtout des affinités avec ses programmations musicales et en ces circonstances, c’est DJ Deep qui est écrit sur le papier. Ce jeune quadragénaire a désormais passé le plus de son vivant avec une double identité et à l’image de la première, la seconde ne change pas vraiment mais évolue, fonction de son environnement.

Le préambule de sa carrière se passe dans les années 1980, quand son amour pour la musique se façonne, direction la House naissante. Vers la fin, il assiste en solo à des raves et soirées underground parisiennes où il découvre Laurent Garnier. Les galettes et les manettes de ce dernier deviennent rapidement les meilleures amies des mirettes de l’intéressé, qui prend alors l’habitude de se coller à la vitre du DJ. Intrigué de voir et revoir la même ganache de geek sur un corps de marbre, l’artiste fait le premier pas pour rencontrer Cyril Étienne en personne. Un peu plus tard, le jeune homme répond à cette prise de contact en demandant à M. Garnier de lui apprendre les ficelles du deejaying. Confiant d’avoir trouvé un garçon humble et intransigeant, il accepte de le prendre sous son aile. La soif d’enseignement du protégé se ligue avec son appétit pour les vinyles puisqu’en parallèle, futur DJ Deep s’affaire à trouver des pépites. (Il est d’ailleurs, comme Shrevie dans Diner (1982), un inconditionnel de sa collection.) En général, elles proviennent de New York, Détroit, Chicago… et résonnent Deep, House, Techno. Les compositions qu’il sélectionne lui sont touchantes, percutantes, innovantes… la mélodie et le rythme y constituent un alliage exclusif.

« Le mot underground signifie être authentique et intègre dans la manière de partager sa musique avec les gens. Je me prends la tête des nuits blanches entières à préparer mes disques lorsque je vais jouer au Berghain ou à Concrete, ça me rend malade. » -DJ Deep

« Être un geek est surtout être honnête au sujet de ce que vous aimez et ne pas avoir peur d’afficher cette affection. (…) C’est essentiellement une licence pour exprimer ses émotions avec fierté et de manière enfantine plutôt qu’avec un comportement supposé adulte. Être un geek est extrêmement libérateur. » -Simon Pegg

Le culot de son obsession l’amène à séjourner à NYC en 1989 pour continuer à fouiller dans le foyer du Garage House et afin d’avoir une vision plus rigoureuse de ce jeune mouvement électronique à vocation dansante, encore niché à l’époque. Il en profite également pour accoster ses stars sur leur lieu de travail : chez le disquaire. Sa passion était très personnelle jusque là, la partager avec un entourage qui a les mêmes goûts que lui et surtout qu’il admire, a dû être terriblement bénéfique. Dès lors et par la force des sentiments, il porte l’étiquette d’ambassadeur en coupant le cordon ombilical de la (Deep) House américaine au sein de l’hexagone. À un modeste niveau du moins, il contribue à son essor tandis que la scène House française commence à montrer le bout de son nez.

Comment opère-t-il pour éduquer ses pairs au cours de la décennie qui suit ? Via la bande FM, en tant qu’hôte quotidien sur Radio FG d’abord, le samedi soir sur Radio Nova ensuite. En invitant ses amis DJ Gregory et Alex From Tokyo pour la diffusion de shows intitulés « A Deep Groove ». En 1993, en s’associant avec Ludovic Navarre (St Germain) pour produire son premier EP, sous le pseudonyme Deep Contest. En ouvrant le bal des soirées « Wake Up » au Rex Club, lancées en 1995 par son mentor Laurent Garnier. En participant à l’élaboration d’une première compilation « What’s Up Mix It », qui inclut des tracks de Dimitri From Paris, St Germain, Gilb’r et, bien qu’il admette ne pas avoir fait grand chose dessus :

St Germain ft. DJ Deep – Sweet Summer Vibe (What’s Up Records – 1994)

Les années 90 sont celles de l’expérience. Sur son chemin, Deep croise, sympathise avec et apprend de ses idoles : Jeff Mills, Derrick May, Juan Atkins, Kevin Saunderson, Kenny Larkin, Frankie Knuckles, Kerri Chandler, etc… Il se débrouille pour rester conforme à son fanatisme, qui éveille en lui le devoir d’informer son audience en mixant les meilleurs morceaux House et Techno, des plus grands classiques aux nouveautés les plus originales. Bien que cet aspect musical s’aborde avec subjectivité, il faut savoir qu’il est réputé pour être un homme de goût avant tout. De plus, il assimile la culture de l’harmonie en visualisant ce qu’il joue. Sir Isaiah Berlin a déclaré que « comprendre est percevoir des motifs ». Je ne sais pas pour vous mais je me fie sans souci à quelqu’un qui incorpore ingénieusement ses domaines de prédilections. Par ailleurs, du peu de temps qu’il passe en studio, Cyril y est plus à l’aise quand il collabore parce que tout simplement, il met tant bien que mal le partage de sa passion au premier plan.

DJ Deep ft. St Germain – Signature (Guidance Recordings – 1996)

The Deep (DJ Deep & Julien Jabre) – Colours of Love (Basenotic Records – 1999)

« J’ai essayé d’organiser des soirées qui s’appelaient Legends au Rex et je n’étais pas bon pour réunir les gens autour de moi. Pour une bonne soirée, il faut des freaks, des fans de musique, des jolies filles, des jolis mecs, des homos, des hétéros, des banlieusards, des Parisiens, des étrangers. Si c’est que des nerds à lunettes qui savent que le DJ est en train de jouer le dernier testpress de tel label… ça ne fait pas une bonne soirée ! » -DJ Deep

« Lorsque je joue en soirée, j’utilise des CDs pour contrôler Serato à travers la table de mixage INS, qui a été conçue par DJ Deep, un des meilleurs DJs Parisiens. » -Carl Craig

Cherchant à contrôler le produit fini sans pour autant travailler la matière première, Cyril Étienne arrête la production en 2002 et devient directeur artistique de Deeply Rooted House Records, qu’il fonde l’année suivante. Son dessein est sensé : sortir des disques House underground en adéquation avec les racines du style, autrement dit en phase avec ce qui l’a rendu addict. Il monte un second label en 2005, House Music Records, au travers duquel il se focalise sur d’anciennes perles du style et sur des vinyles presqu’impossible à retrouver, qui méritent de ressortir selon lui. On y voit clairement sa manière d’éduquer ceux qui s’intéressent à ce milieu et son histoire, pas toujours vu à sa juste valeur.

Tout en demeurant dans son périmètre passionnel, Deep suit les tendances en les repérant prématurément. Ainsi depuis quelques années, la belle Techno revient en masse dans ses sets car il y perçoit une recrudescence optimiste portée par des figures prépondérantes à l’image de Ben Klock. Preuves à l’appui : son premier label, écourté Deeply Rooted Records en 2013 accueille depuis 4-5 ans des noms respectables de la scène Techno tels que Mike Denhert, Jonas Kopp et Bleak, ainsi que les français Zadig, Marcelus et Francois X pour ne citer qu’eux.

Son petit business ne suffit pas pour bien en vivre mais M. de Rosaies ne fait pas l’amalgame des valeurs sociales et sociétales, et continue de prioriser celles qui positionnent l’être humain sur le piédestal de la vertu. À raison de 4-5 gigs par mois ces temps-ci, il ne se plaint évidemment pas d’un manque de partage et d’enseignement.

« Je vois mon boulot comme étant un grand filtre. En tant que « vinyl junky », je pars à la chasse des gemmes presque tous les jours et je suis le mouvement de ce que j’entends. » -DJ Deep

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Davantage pourrait être écrit sur le DJ et sa vision de l’industrie dans laquelle il prospère mais cela suffit. Pour conclure alors, nous pouvons statuer son parcours de relativement brillant malgré le fait que le chevalier placide reste dans l’ombre, son éternelle zone de confort. Et pour revenir à la notion de départ calquée sur tout ce qui vient d’être invoqué, le « deep » électronique n’est qu’intemporel et vibration, visuel puis élévation. Cela étant dit et vous l’avez bien compris, nul besoin de le définir par des mots. Alors par-dessus tout, écoutez-vous ?

DJ Deep ft. Olivier Portal – Inner Peace (Dub Mix) (Chillifunk Records – 2000)

En aparté, ma première expérience club avec DJ Deep était au Rex Club le dimanche 11 novembre 2012. Plus récemment, ses deux derniers warm-up sous le cinéma m’étaient inédits en ce sens où le bar et les tables étaient déserts et le cercle central déjà sacrément dense de gens frais, alertes et purement enchantés par la puissance des sons et la qualité du travail. Une amie dirait qu’il « impose le rythme ». C’était tellement le pied qu’à l’une des soirées, Marcel Dettmann insistait pour qu’il prolonge sa performance. Merci Marcel. Plus tôt en 2013, au Weather, c’était Deep le meilleur. Oui j’ose… mais à chaud comme à froid, l’évidence de son excellence ne cessait de me frapper comme le subtil poids de la connaissance. J’aime bien ce type depuis… mais peu importe. Produire un set mémorable comme il en est capable, c’est pour ainsi dire, peindre une fresque haute en couleurs ; elle n’est belle que si tous les détails sont beaux. C’est comme concevoir un patron le plus abouti que l’expertise d’untel lui permet et la forme qu’il prend devient une œuvre minutieusement mise. Et dire que le français fait partie de cette catégorie d’artistes underrated. Pas bien grave, ça va avec la personne.

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Pour bien comprendre de quel skeud il s’électrise, rendez-vous au Cabaret Sauvage, samedi 23h, et marquons le retour de Mercredi Production à la Villette. Le DJ sera accompagné des british Shifted et Sigha, qui se partageront les platines un moment tandis que Samuel Kerridge présentera son nouveau live, et l’ami François X nous domptera avec une influente sélection de plus. (Il reste des places à gagner !) En attendant, je vous laisse avec un Boiler mix bien ficelé et neuf heures de sons intimement enracinés.

Keep it deep.


Photos de DJ Deep (retouchées) – © daddy’s got sweets 2012