INTERVIEW – Il a une discographie longue comme la file d’attente pour entrer au Berghain et nous fait danser depuis des années (les diggers savent qu’ à la fin des 90s, avec F Communication notamment, il produisait sous l’alias Llorca et avait déjà un son inégalé). Aujourd’hui il sévit sur les dancefloors en tant qu’ART OF TONES, producteur d’une pléthore de pépites aux rythmes plus fiévreux les unes que les autres. Autant dire que celui que Delighted interview pour vous ici en sait long sur la production de musique électronique appliquée à l’art du ass-shaking, au point que certains disent qu’en l’écoutant ils ont vu leurs airpods se mettre à danser… C’est avec un réel plaisir que nous avons interrogé ce grand monsieur du groove, ce monument national de la bassline, afin d’en savoir un peu plus sur son année 2020 exceptionnelle, sur son approche du travail en studio et sur comment continuer de faire un métier qui consiste à faire danser, quand les clubs restent obstinément fermés…

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Ten Fingerz : Salut … tout d’abord merci d’avoir accepté notre invitation, on a constaté que la plateforme Traxsource t’a identifié comme numéro 2 dans le classement des meilleurs artistes Disco House – Nu Disco de 2020, tu as eu une année incroyable avec beaucoup de sorties toutes plus qualis les unes que les autres, est-ce que tu peux nous dire comment tu as vécu cette année ?

Art Of Tones : Salut … Pour répondre à ta question : difficilement. J’étais parti sur la belle lancée de 2019, je composais et je faisais beaucoup de remix. J’avais en tête un album Art Of Tones pour 2020/2021, et je voulais monter un label pour sortir ma propre musique. La situation engendrée par le Covid est venue mettre un violent coup de frein a tous mes projets. Je me suis demandé (et je me demande encore) à quoi bon faire de la musique de danse si les lieux qui diffusent cette musique, ces lieux où les gens se rassemblent pour écouter et danser, sont fermés. Bien sûr, les gens peuvent danser chez eux, il y a encore quelques fêtes clandestines… mais c’est différent. Au moment où je la compose, j’ai besoin d’imaginer l’impact de la musique sur les gens, si cette musique me donne envie de danser, j’ai besoin de projeter aussi des gens qui dansent sur cette musique.

TF : Est-ce qu’il y a un track sur lequel tu as particulièrement pris du plaisir à travailler, en termes de création musicale ? Et / Ou une histoire anecdote que tu aimerais partager sur un track sorti en 2020 ?

AOT : Tu le sais, j’ai sorti beaucoup de remix mais peu de morceaux originaux cette année, et un de ces morceaux (Cameo Maceo) a fini sur ton label Frappé. S’il y a une anecdote à raconter d’ailleurs, c’est que ce morceau était à la base un remix. On m’avait contacté sur Facebook, en m’envoyant toutes les parts. Au final, ce que j’ai fait était très éloigné du morceau original, je n’en avais gardé qu’une petite mélodie. Le remix a été refusé, et j’étais assez content qu’il soit refusé parce que je trouvais que le remix méritait sa propre place en tant que morceau, j’ai donc enlevé les quelques éléments qui ne m’appartenaient pas, j’ai gardé ce qui fait le corps du morceau (la basse et le beat) pour recommencer quelque chose autour d’un sample d’interview… Tu m’as contacté à ce moment-là pour savoir si j’avais quelque chose à proposer à ton label. Tu es bien tombé !

TF : Année très prolifique en sorties, mais quasiment sans gigs en public à cause de la pandémie, est-ce que ça te manque de ne pas pouvoir venir au contact du public jouer ta musique ?

AOT : Ça me manque beaucoup, et plus que je ne l’imaginais. Même si je ne vais plus (ou rarement) en club quand je n’y travaille pas, les gigs me permettaient cette respiration et ce contact avec la réalité musicale « sur le terrain ». Et faire danser les gens, c’est un plaisir différent de celui, solitaire, de la compo en studio.

TF : Est-ce que tu as l’impression que ça influence ta créativité, ta façon de travailler, au fil des mois ce contexte très particulier et inédit ?

AOT : Énormément. Je sais que je devrais travailler sur d’autres projets moins dansants, comme le projet Llorca, mais je n’y arrive pas. J’étais tellement parti pour développer le projet Art Of Tones cette année, j’étais dans un esprit totalement différent dont j’ai beaucoup de mal à me sortir. Et puis, il y a une restriction des libertés qui n’est pas sans conséquences sur la vie quotidienne… Confinement, couvre-feu, attestation… C’est un vocabulaire de guerre, de siège, pas vraiment un contexte qui pousse à la création. Je trouve que c’est déjà un métier qui te marginalise, surtout socialement – d’ailleurs, pour beaucoup ce n’est pas un métier

« La manière dont le gouvernement a traité tout ça nous pousse encore plus à la marge, nous ne sommes pas « utiles » – en tout cas c’est le message un peu hypocrite qui nous est adressé, même si on se gave de films, séries, musique pendant ces moments d’isolement. »

Art Of Tones, Serial Groove Maker

TF : Ta musique donne vraiment envie de danser, il y a toujours une énergie et un groove très singuliers dans tes prods, est-ce que tu penses surtout au Dancefloor quand tu produis tes tracks ?

AOT : Oui comme je te le disais, j’y pense. Pas dans le sens où il faut absolument que ça fonctionne sur un dancefloor, mais il faut que ça me fasse danser d’abord, que je ressente cette envie pour me dire que, si je fais bien mon job, cette envie de danser va être partagée quand le morceau sera joué. Je veux que les gens ressentent sur la piste la même chose que ce que je ressens quand je compose le morceau.

TF : Et d’ailleurs, il danse sur quoi Art of Tones quand il ne fait pas danser les autres ?

AOT : ahahah bah je sais pas, ce qui groove ! Mais le groove c’est très subjectif. Il y a toujours une histoire de syncope, d’accents, de swing, de silences, de non exprimé. Ça peut être de la disco, de la musique africaine, du funk (James Brown c’est imparable pour danser, non ?)

TF : Ton remix de Kapote sur Toy Tonics a été playlisté par Garnier pour Underscope, on voit que ce contexte fait naitre de nouvelles initiatives comme celle-ci, qu’en penses-tu ?

AOT : Je pense que c’est une bonne chose. Les médias ont changé, les plateformes de streaming ont pris le pouvoir, et je pense que le but de ce genre d’idées c’est de peser un peu plus dans ce nouveau monde musical virtuel, sinon tu n’existes pas – en tout cas pas dans ces nouveaux médias.

TF : En parlant de remix, y’a-t-il une différence dans l’approche artistique pour toi, selon si tu travailles pour un remix ou un track à toi ?

AOT : Oui, mais pas techniquement. C’est vraiment une histoire de vision, d’idée de départ. La compo suppose que tu aies déjà cette vision, cette idée quand tu te mets à travailler. L’idée peut venir en route, en tâtonnant, mais il en faut une. Plus elle est claire, plus le morceau est réussi. Le remix, tu vas déjà piocher dans les idées de quelqu’un, c’est tout de suite plus facile, tu écoutes les pistes, tu retiens ce qui te plait et tu n’as qu’à te demander comment toi tu aurais traité cette idée.

TF : Tu as une discographie très riche, est-ce qu’il y a encore des choses, des styles que tu n’as pas explorés et vers lesquels tu aimerais aller ? Une collaboration avec un artiste que tu aimerais faire peut-être ?

AOT : J’ai fait beaucoup de musique mais dans un style, une niche assez resserrée finalement. D’abord, j’aimerai me mettre sur un album avec des enregistrements en studio, avec des musiciens, parce que d’habitude je bricole tout chez moi, tout seul, bon an mal an. Ça viendra surement l’année prochaine, j’ai très envie de le faire. J’aimerais beaucoup savoir écrire, en tout cas mieux que je ne le fais déjà, pour des cordes et enregistrer ça avec un arrangeur, avec un orchestre, ça c’est un vieux rêve. Et puis verser un peu plus dans les musiques africaines, j’ai fait un remix Afrobeat pour Da Lata en 2020 et je me suis vraiment éclaté à programmer les drums, la basse…

TF : Peux-tu nous dire quelle est ton actu du moment et quels sont tes projets pour 2021 ?

AOT : J’ai pas mal de remix qui doivent sortir, un pour le label Feedasoul, un autre pour le groupe The Fantastics chez BBE (très fier que ce label m’ait appelé pour un remix), un remix pour un des labels de Dicky Trisco, évidemment très disco… Bref, beaucoup de remixes, comme d’habitude ! Et une fois par mois en mix sur Radio FG, avec un livestream trimestriel.

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