Reports garage_citroen_1910

Published on juin 26th, 2014 | by Piotr

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A Lyon, une nuit dans l’Art déco

Pour notre deuxième exploration lyonnaise, nous avons passé une nuit dans l’Ancien Garage Citroën de la rue de Marseille. Inauguré en 1932, le futur « New Deal » était au programme du circuit des Nuits Sonores. Lorsqu’à Lyon, la techno rencontre l’Art déco, le mélange est saisissant.

Investir des lieux périmés pour faire la fête est devenu le graal de toute soirée réussie. On veut se souvenir toute sa vie avoir dansé jusqu’au petit matin sous le Concorde, dans une piscine désaffectée, dans une friche industrielle ou au Centre Pompidou. La techno n’est pas que dans les clubs, elle s’invite là où on ne l’attend pas. Ce n’est pas unique en la matière. L’air du temps est au mélange des goûts : on crée une pyramide de verre au-dessus du Louvre, Jeff Koons pose ses œuvres au Château de Versailles, la musique classique se joue dans les hangars et des églises deviennent boîtes de nuit.

Alors à Lyon, une nuit dans un vestige Art déco peut sembler une énième expérience dans le genre. Ainsi, lors du circuit organisé pendant les Nuits Sonores, un lieu différent attirait l’œil. A côté des clubs, péniches et open-airs, le garage Citroën historique de Lyon devenait l’attraction du jeudi sonore. La techno allait se jouer dans un décor années 30. Une musique avant-gardiste dans un lieu qui ne se démode pas, et qui, en son temps, paraissait lui aussi révolutionnaire.

Souvenez-vous de la Piscine Molitor

Dès le début des années 1910, l’Art déco enterre l’Art nouveau. Aux formes courbes et en arabesques – les fameuses sorties de métro parisiennes- succède un style plus géométrique. Une architecture sévère et pratique reconstruit la France de l’après guerre. Albert Laprade, Louis Faure-Dujarric, Roger Mallet Stevens : les grands architectes d’alors équipent les villes de France d’édifices symétriques et fonctionnels. On construit des bureaux de poste, casernes de pompier, stations services, cinémas et piscines. Aussi à Paris, avant de descendre les marches du Rex Club, levez les yeux bien haut : le cinéma Grand Rex est un symbole de l’Art déco. Autre témoin de l’entre-deux-guerres, la piscine Molitor qui vient d’être rénovée dans le style de l’époque. En 2001 alors qu’elle était désaffectée, les Heretik avaient rameuté des centaines de raveurs au cœur du XVIe arrondissement. Impressionnant.

A Lyon, l’Art déco se regarde encore sur la façade du Théâtre de la Croix Rousse, la Halle Tony Garnier, la Bourse du Travail et au Garage Citroën. En 1932, il s’agissait du plus grand garage du monde, symbole des ambitions de la marque Citroën. Les prospectus de l’époque vendaient d’ailleurs « la plus grande station-service du monde », avec ses deux rampes automobiles de 350 mètres et ses 37 000 mètres carré de surface. En 1992, soixante ans après son inauguration, le Garage devenait Monument historique. Inutile, il avait alors tout pour faire trembler ses murs de son. C’est chose faite en 2007 et au mois de mai dernier, avant sa prochaine réhabilitation.

Moritz von Oswald, émotion de la nuit au Garage

Le début de soirée commençait pourtant mal au Garage. La foule agglutinée ne réussissait pas à rentrer. Il fallait voir ce monde qui convergeait vers le concessionnaire, les pelotons de Velo’v et les tramways qui vomissaient des danseurs. A l’intérieur, le duo belge Sendai (Peter Van Hoesen et Yves de Mey) ne finissait pas son live expérimental en début de soirée, sifflé et atteint par des projectiles. Un comportement irrespectueux qui soulève des questions. Le public français est-il prêt pour la musique expérimentale et abstraite ? Mais aussi : cela a-t-il un sens de proposer une telle musique en festival, lorsque l’entrée coûte 3€ et que 2000 personnes ne demandent qu’à danser ? L’expérimental a encore du boulot pour se faire entendre. En attendant, quelques unes des productions de Sendai sont superbes :

Pour le reste, la nuit fut belle sous la voute du Garage Citroën. Le live de Moritz von Oswald impressionnait par sa maîtrise et sa simplicité. L’Allemand, assis sur son fauteuil – car handicapé- faisait trembler le New Deal par sa techno puissante et efficace. Les visuels hypnotisant participaient à l’envoutement. Reconnu pour son trio, ses collaborations avec Carl Craig ou Francesco Tristano, et ses duo avec Mark Ernestus sur différents projets (Maurizio, Rythm & Sound, Basic Channel…), Moritz Von Oswald doit absolument se voir lorsqu’il est seul. Il est de ces artistes charismatiques et silencieux qui font l’histoire de la techno.

Il fallait le voir se lever lentement à la fin de son live, quitter son fauteuil pas à pas, aidé par le staff. Après la vague techno qu’il venait de propager, une telle faiblesse physique révélait toute l’émotion de cette nuit au Garage.

Ensuite, le duo I/Y formé par les deux Berlinois Yakoub et Irakli venait passer ses vinyles en toute modestie. Inconnus en France, ces habitués du Berghain et du Humboldthain distillent une techno sombre, un imprimé des productions de leur label. Blind Observatory, le Français Voiski et la série Moments : les sorties vinyles de I/Y impressionnent par l’univers noir et métallique dans lequel elles nous plongent. En deux heures, Yacoub et Irakli ont convaincu le public du New Deal et révélé la majesté de la production berlinoise. Le Garage pouvait fermer, on était déjà rassasié.


Portes closes et mise en chantier

Preuve en était faite au Garage Citroën, l’architecture dénudée et rigoriste de l’Art déco épouse parfaitement la musique techno. A l’heure où l’on demande toujours plus aux festivals et aux clubs pour offrir plus qu’une expérience musicale, réinvestir des lieux historiques semble une évidence. On ajoute plus de visuels, des espaces « chilled-out », massages, des baby foot, des sandwicheries… Très bien, ça marche. Ça fait tourner la baraque et ça attire le monde. Mais n’oublions pas la noblesse des lieux et la richesse qu’ils apportent à la musique.

Sous la chaleur de l’été lyonnais, l’Ancien Garage Citroën garde ses portes closes en attendant sa mise en chantier. Dans quelques années, il deviendra le New Deal : 16 000 mètres carré de bureaux. On ne touchera pas au patrimoine, et des pièces d’origine seront refaites à l’identique. La bâtiment gardera même les monumentales lettres C-I-T-R-O-Ë-N sur sa façade. A Lyon pour sa réouverture, on espère une sacrée pendaison de crémaillère. En techno s’il vous plaît.

Les photos sont créditées. Un grand merci à Gilles Reboisson.

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"ich bin meine Maschine"



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